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ToggleEn 1990, Glénat publie Akira en France. Les planches sont colorisées et le sens de lecture inversé, parce que personne ne croit qu’un lecteur français acceptera de lire de droite à gauche. Trois ans plus tard, l’éditeur sort Dragon Ball dans le sens japonais d’origine. Le pari passe.
Presque tous les mangas cultes en France datent de cette fenêtre, entre 1990 et 2005. Ce n’est pas un hasard de goût, et ce n’est pas non plus parce que les séries d’aujourd’hui seraient moins bonnes. C’est une question de moment.
Ce qui rend un manga culte plutôt que populaire
Un manga populaire se vend. Un manga culte est celui dont les gens citent des répliques trente ans après, souvent sans avoir relu une seule page.
Trois conditions reviennent systématiquement. La série est arrivée au moment où son public découvrait le médium, donc à l’adolescence. Elle a circulé autrement que par le canal officiel : cassettes VHS échangées dans la cour, épisodes diffusés le mercredi matin, scans traduits par des fans. Et elle a produit une iconographie reconnaissable en une image, ce que Dragon Ball réussit avec une simple silhouette aux cheveux dressés.
Le succès commercial n’entre pas dans l’équation. Cowboy Bebop s’est mal vendu à sa sortie.
Les mangas années 90 qui ont créé le public français
Dragon Ball (Akira Toriyama, Glénat, 1993). La série qui a rendu le manga vendable en France. Toriyama a inventé la grammaire du shōnen moderne, et le Club Dorothée a fait le reste.
Saint Seiya, connu ici sous le titre Les Chevaliers du Zodiaque (Masami Kurumada, 1990 pour l’anime français). Les armures, les constellations, le côté mythologique : la série a marqué une génération entière de collégiens français, bien au-delà de son statut au Japon où elle reste une réussite parmi d’autres.
Nicky Larson, soit City Hunter (Tsukasa Hōjō, 1990 à la télévision française). Le doublage français a réécrit une bonne partie des dialogues et supprimé toute allusion sexuelle. Le résultat est un objet culturel français à part entière, que les fans du manga original ne reconnaissent pas toujours.
Ken le Survivant (Buronson et Tetsuo Hara). Face aux critiques sur la violence, l’équipe de doublage a basculé en mode parodique, avec des répliques absurdes improvisées. Cette version française est devenue culte pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le manga d’origine.
Olive et Tom (Captain Tsubasa, Yōichi Takahashi). Trois épisodes pour traverser un terrain de football. La blague est éculée et pourtant tout le monde la comprend encore.
Sailor Moon (Naoko Takeuchi, Glénat, 1995). Le premier grand succès manga auprès du public féminin en France, et le point de départ du magical girl chez nous.
Gunnm (Yukito Kishiro, Glénat, 1995). Un cyberpunk graphiquement dense, qui a formé le goût d’une partie du lectorat pour le seinen bien avant que le mot circule en France.
Evangelion (1995 au Japon) et Cowboy Bebop (1998) ferment la décennie côté animation. Ces deux animes cultes ont mis des années à arriver en France, par la VHS puis le DVD, ce qui a paradoxalement renforcé leur statut : il fallait les chercher.
Le Club Dorothée, et ce qu’il a fait aux mangas cultes en France
De 1987 à 1997, l’émission de TF1 diffuse Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Nicky Larson, Ken le Survivant, Olive et Tom et Cat’s Eye. Une génération entière découvre l’animation japonaise sans savoir qu’elle est japonaise.
L’émission a aussi été attaquée frontalement. Ségolène Royal publie en 1989 « Le Ras-le-bol des bébés zappeurs », qui vise directement ces programmes. Les épisodes sont coupés, les doublages édulcorés, certaines séries déprogrammées en cours de diffusion.
Cette censure a eu un effet inattendu. Les séries interrompues ou charcutées ont créé un manque, et ce manque a poussé les adolescents des années 90 vers les VHS d’import, puis vers les mangas papier pour connaître la suite. Le marché français s’est construit là-dessus.
Les mangas cultes des années 2000
Naruto (Masashi Kishimoto, Kana, 2002 en France). L’entrée du médium dans le grand public français. Kana vend des volumes par centaines de milliers et les rayons manga passent d’une étagère à une allée entière en librairie.
One Piece (Glénat, 2000 en France) met plus de temps à décoller ici qu’au Japon, puis ne s’arrête plus.
Death Note (Kana, 2007). Douze tomes, un concept qui se raconte en une phrase, et une popularité immédiate y compris chez des gens qui ne lisaient pas de manga.
Fullmetal Alchemist (Kurokawa, 2005) et Monster (Kana, 2001) élargissent le public vers des lecteurs plus âgés.
GTO (Tōru Fujisawa, Pika, 1999) reste le manga d’humour le plus cité de la période en France.
Nana (Ai Yazawa, Delcourt, 2002) fait pour le josei ce que Sailor Moon avait fait pour le shōjo, avec un lectorat qui a grandi avec la série et l’attend toujours, l’autrice n’ayant jamais pu la terminer pour raisons de santé.
Les classiques que presque personne n’a lus
Trois titres reviennent dans toutes les listes de manga classique et sortent rarement des étagères.
Ashita no Joe (1968) est au Japon ce que Rocky est au cinéma américain. La scène finale est une image nationale. En France, le manga arrive en 2018 seulement, chez Glénat, presque cinquante ans après.
Devilman (Gō Nagai, 1972) a inventé la moitié des codes du manga d’horreur, y compris ceux qu’Evangelion reprendra vingt ans plus tard.
Phénix, l’oiseau de feu d’Osamu Tezuka est le projet d’une vie, resté inachevé à sa mort en 1989. Tezuka a par ailleurs créé la plupart des conventions graphiques que les mangaka utilisent encore.
Ces trois-là valent le détour pour qui a fait le tour des séries des années 90.
Faire vivre un manga culte aujourd’hui
Le problème des séries anciennes, c’est le dérivé. Les licences récentes saturent les boutiques, alors que Saint Seiya, Gunnm ou Cowboy Bebop se trouvent en occasion ou pas du tout.
Certains objets restent disponibles, et le tapis de souris fait partie des rares supports où les visuels rétro tiennent bien : les planches en noir et blanc et les palettes des années 90 rendent mieux en grand format sur un bureau que sur une figurine. Ceux qui veulent équiper leur setup peuvent acheter un tapis de souris manga sur la planète gaming, avec les licences les plus demandées de la période.
Pour les séries introuvables en officiel, il reste les impressions à la demande et les brocantes spécialisées. Japan Expo garde plusieurs allées d’exposants dédiés à l’occasion.
Questions fréquentes
Quel est le manga culte par excellence ?
Dragon Ball, si l’on retient le critère de la reconnaissance immédiate en France. La série a ouvert le marché français en 1993 chez Glénat et sa diffusion au Club Dorothée touche une génération entière. Au Japon, Ashita no Joe occupe une place équivalente pour les générations précédentes.
Quels sont les mangas cultes des années 90 ?
Dragon Ball, Saint Seiya, City Hunter, Ken le Survivant, Captain Tsubasa, Sailor Moon, Gunnm, Slam Dunk et Berserk côté papier. Côté animation, Evangelion et Cowboy Bebop dominent la fin de la décennie.
Pourquoi les mangas des années 90 sont-ils si populaires en France ?
Parce qu’ils sont arrivés en même temps que le public. Le Club Dorothée a diffusé ces séries entre 1987 et 1997 auprès d’enfants qui n’avaient jamais vu d’animation japonaise, et Glénat a publié les mangas correspondants au moment où ces mêmes enfants passaient à l’adolescence.
Où lire les mangas cultes aujourd’hui ?
La plupart des grandes séries ont bénéficié de rééditions récentes : édition Perfect pour Dragon Ball chez Glénat, éditions Deluxe pour Gunnm, coffrets pour Saint Seiya. Les titres plus rares se trouvent en occasion, en bibliothèque, ou sur les plateformes de lecture numérique légales.
Un manga récent peut-il devenir culte ?
Demon Slayer et Jujutsu Kaisen en prennent le chemin, avec des chiffres de vente qui dépassent ceux des séries des années 90. Le statut culte se mesure sur vingt ou trente ans, donc la réponse ne viendra pas avant 2040.